De notre passage chez le sexologue, ce que j’ai gardé de plus utile n’est pas une technique. C’est d’avoir réalisé que, chez nous, c’était toujours Yoann qui proposait, et que je n’avais jamais pensé à interroger cette évidence. Prendre les rênes, ce n’est pas grimper sur son partenaire en espérant que ça change tout. C’est décider une bonne fois qu’on a le droit de proposer.
En bref
- Le scénario classique attribue l’initiative aux hommes. Les entretiens de Shari Dworkin et Lucia O’Sullivan montrent que beaucoup d’entre eux souhaitent au contraire une répartition plus équilibrée.
- Le désir n’a pas toujours besoin de précéder l’action : le modèle de Rosemary Basson décrit un désir qui arrive après l’excitation.
- Contrairement à ce qu’on lit partout, la méta-analyse de 2024 sur les fractures du pénis met en cause les positions où c’est l’homme qui domine, pas l’inverse.
- Ce qui pèse le plus dans les enquêtes finlandaises sur l’orgasme féminin : l’importance qu’on lui accorde soi-même et la facilité à en parler.
- 1 Le scénario dont personne ne se souvient d’avoir signé
- 2 Ce que les hommes en disent, quand on leur pose la question
- 3 Attendre le désir, ou le déclencher
- 4 Mener le rythme, en pratique
- 5 L’argument sécurité, retourné par les données
- 6 Trois objections que j’entends souvent
- 7 Ce qui compte plus que tout le reste
Le scénario dont personne ne se souvient d’avoir signé
En sociologie de la sexualité, on parle de scénarios sexuels : des rôles implicites que chacun joue sans les avoir choisis. Le plus répandu attribue à l’homme le rôle de celui qui initie, et à la femme celui qui accepte ou refuse. Personne ne l’a décidé, tout le monde l’applique.
Ce scénario a un coût mesurable. Les travaux qui l’étudient montrent que les femmes qui y adhèrent le plus fortement ont tendance à minimiser leur propre désir et leur propre plaisir pendant les rapports. Attendre devient une position par défaut, et la position par défaut finit par ressembler à une préférence.
Ce que les hommes en disent, quand on leur pose la question
Voilà le point qui m’a fait changer d’avis sur ce sujet. Shari Dworkin et Lucia O’Sullivan ont mené des entretiens approfondis avec 32 jeunes hommes d’un community college de New York, publiés en 2005 dans le Journal of Sex Research. La plupart pratiquaient effectivement une initiation à dominante masculine. Mais beaucoup exprimaient le souhait inverse : une répartition plus égalitaire, l’envie de partager ce qu’ils décrivaient comme un travail, et surtout le désir d’être eux aussi objet de désir.
L’échantillon est petit et qualitatif, donc on n’en tire pas une statistique nationale. Mais l’idée que prendre l’initiative viendrait bousculer un partenaire qui tient à son rôle mérite d’être sérieusement révisée.
Attendre le désir, ou le déclencher
Il y a un obstacle très concret à passer à l’acte : ne pas en avoir envie sur le moment. La psychiatre canadienne Rosemary Basson a proposé en 2000, dans le Journal of Sex & Marital Therapy, un modèle qui a beaucoup circulé depuis : chez de nombreuses femmes, le désir n’est pas spontané, il apparaît après l’excitation au lieu de la précéder.
Ce que ça change dans la vraie vie est assez simple. Attendre un élan pour proposer quelque chose peut vouloir dire attendre indéfiniment. Commencer, sans objectif fixé, laisse au désir la possibilité d’arriver en cours de route. Et si rien ne vient, on s’arrête, ce qui reste une issue parfaitement acceptable.
Mener le rythme, en pratique
Le principe commun aux positions où l’on mène est toujours le même : c’est vous qui contrôlez l’amplitude, la vitesse et l’angle, au lieu de vous adapter à ceux de l’autre. Ça compte d’autant plus que le plaisir dépend souvent d’une stimulation précise et régulière, difficile à obtenir quand on subit un rythme imposé.
Deux configurations classiques illustrent bien ça. L’union de la pie, où l’on se retrouve face à face en position assise, les mains en appui sur les épaules du partenaire, laisse une liberté totale sur l’ondulation et la cadence. La position de l’indolent, variante dos tourné de l’andromaque, donne le même contrôle avec un angle différent, à condition d’y aller progressivement.
L’argument sécurité, retourné par les données
On lit partout que la femme au-dessus serait la position la plus risquée pour l’homme. Une méta-analyse publiée en 2024 dans l’International Brazilian Journal of Urology par l’équipe de Syarif a repris 12 études et 490 cas de fracture du pénis pour vérifier. Le résultat contredit la croyance.
| Ce qu’on entend | Ce que retrouve la méta-analyse de 2024 |
|---|---|
| La femme au-dessus est la position la plus dangereuse | 120 cas sur 490, et l’association n’atteint pas le seuil de significativité statistique |
| Les positions à dominante masculine sont plus sûres | 169 cas en missionnaire et 158 en levrette, les deux associations retenues comme significatives par les auteurs |
L’explication avancée par les auteurs est prosaïque : quand l’homme mène et qu’il est très excité, le rapport devient plus vigoureux et le risque de choc augmente. À lire avec ses limites, qu’ils listent eux-mêmes : effectifs modestes par catégorie, études majoritairement transversales, forte hétérogénéité entre elles et suspicion de biais de publication. Ça ne fait pas de la position au-dessus une garantie, ça enterre juste l’idée qu’elle serait la coupable désignée. La règle de bon sens reste la même dans toutes les configurations : ralentir, et s’arrêter net à la moindre douleur.
Trois objections que j’entends souvent
« Je ne suis pas à l’aise physiquement dans cette position »
Prendre les rênes ne se réduit pas à être au-dessus. Choisir le moment, proposer le lieu, guider une main, dire ce qu’on veut à voix haute : ce sont toutes des formes d’initiative, et elles ne demandent aucune souplesse particulière.
« J’ai peur de casser quelque chose entre nous »
C’est la crainte la plus répandue et la moins étayée. Les entretiens de Dworkin et O’Sullivan pointent l’inverse chez les hommes interrogés. Le vrai risque n’est pas de proposer, c’est de proposer sans le dire et d’attendre que l’autre devine.
« Et si mon partenaire n’a pas envie ce soir-là ? »
Alors il le dit, et ça s’arrête. Prendre l’initiative n’est jamais forcer la main : un accord se donne librement, sur le moment, et un silence n’en est pas un. Mener veut dire proposer clairement, pas décider pour deux.
Ce qui compte plus que tout le reste
Les enquêtes finlandaises menées par Osmo Kontula et Anneli Miettinen, publiées en 2016 dans Socioaffective Neuroscience & Psychology, ont classé les déterminants de l’orgasme féminin. En tête : l’importance que la personne accorde elle-même à son orgasme, puis son estime de soi sexuelle, puis la facilité à parler de sexualité avec son partenaire. Les techniques arrivent après. Leur conclusion tient en une phrase : les clés sont mentales et relationnelles.
C’est exactement ce que veut dire prendre les rênes. Pas une position, une décision.
Pour prolonger
Si l’envie s’est éteinte d’un côté ou des deux, la question de l’initiative ne suffit pas. J’ai traité ce cas à part.
Article entièrement réécrit le 14 août 2026.
Sources : Shari L. Dworkin et Lucia O’Sullivan, « Actual versus desired initiation patterns among a sample of college men », Journal of Sex Research, vol. 42 n° 2, 2005 ; Rosemary Basson, « The Female Sexual Response: A Different Model », Journal of Sex & Marital Therapy, 2000 ; Osmo Kontula et Anneli Miettinen, « Determinants of female sexual orgasms », Socioaffective Neuroscience & Psychology, 2016 ; Syarif et coll., « What is the most dangerous sexual position that caused the penile fracture? A systematic review and meta-analysis », International Brazilian Journal of Urology, 2024.
Cet article donne une information générale et ne remplace pas l’avis d’un médecin ou d’un sexologue. En cas de douleur, de blessure ou de difficulté durable dans le couple, consultez.
Sujets que je traiterai à part : parler de ses envies sans casser l’ambiance, et l’initiative dans les couples installés depuis dix ans ou plus.
