J’ai longtemps répété, sans jamais aller vérifier, que l’orgasme multiple était une affaire de femmes et que les hommes n’y avaient pas droit. En préparant cet article, je suis tombée sur une étude de 1989 qui décrit exactement l’inverse, et sur des chiffres de prévalence qui vont de 15 à 43 % selon les enquêtes. Autant vous dire que j’ai revu ma copie, et que j’ai surtout compris pourquoi ce sujet met autant la pression à celles qui le lisent.
En bref
- Les chiffres divergent massivement : 42,7 % dans une enquête de 1991 auprès de 805 infirmières, environ 15 % selon la Société internationale de médecine sexuelle.
- Ce n’est pas une exclusivité féminine : des hommes multiorgasmiques ont été décrits dès 1989 par Dunn et Trost.
- Chez 96 % des participantes d’une étude canadienne de 2009, le clitoris devient hypersensible après l’orgasme, ce qui rend la poursuite désagréable.
- Ce qui compte le plus dans les enquêtes n’est pas une technique : c’est la facilité à en parler et la variété des pratiques.
- 1 Multiorgasme : de quoi on parle exactement
- 2 Pourquoi les chiffres vont du simple au triple
- 3 L’exclusivité féminine, ce mythe que j’ai relayé
- 4 L’hypersensibilité, l’obstacle dont personne ne parle
- 5 Ce qui est réellement associé au fait d’en vivre plusieurs
- 6 Pourquoi le « sans stress » compte plus que le reste
- 7 Ce qu’on me demande le plus souvent
Multiorgasme : de quoi on parle exactement
On appelle multiorgasme le fait de vivre plus d’un orgasme au cours du même épisode sexuel. La difficulté commence là : selon les chercheurs, il faut que les orgasmes s’enchaînent presque sans interruption, ou bien il suffit qu’ils surviennent au cours du même rapport avec une pause de quelques minutes. La Société internationale de médecine sexuelle (ISSM) reconnaît elle-même que ces deux définitions cohabitent dans la littérature.
Ce flou n’est pas anodin. Il explique à lui seul une bonne partie des écarts de chiffres, et il permet à n’importe quel article de choisir la statistique qui l’arrange.
Pourquoi les chiffres vont du simple au triple
Aucune enquête ne fait référence sur ce sujet, et c’est le point le plus honnête à dire d’emblée. Voici les trois sources sérieuses que j’ai pu consulter, avec ce qui limite chacune.
| Source | Ce qui est mesuré | Ce qui limite |
|---|---|---|
| Darling, Davidson et Jennings, Archives of Sexual Behavior, 1991 | 42,7 % de 805 infirmières diplômées déclarent avoir déjà vécu des orgasmes multiples | Échantillon volontairement choisi pour sa connaissance de l’anatomie, donc pas représentatif |
| Société internationale de médecine sexuelle (ISSM) | La plupart des femmes en seraient physiologiquement capables, environ 15 % en vivraient réellement | Estimation d’experts, l’ISSM précise que le sujet reste très peu étudié |
| Enquête allemande GeSiD, The Journal of Sexual Medicine, 2021 | 1 641 femmes de 18 à 75 ans, interrogées sur leur dernier rapport : aucun orgasme, un seul, ou plusieurs | Porte sur un rapport précis et non sur toute une vie, les deux mesures ne se comparent pas |
Trois protocoles différents, trois questions différentes, trois résultats incomparables. Quand un article vous annonce un pourcentage unique et net, il a choisi sa source sans vous le dire.
L’exclusivité féminine, ce mythe que j’ai relayé
C’est la partie qui m’a le plus surprise. Dès 1989, dans Archives of Sexual Behavior, Marian Dunn et Jan Trost publiaient des entretiens menés auprès de 21 hommes multiorgasmiques. Leur description est claire : la détumescence ne suit pas systématiquement l’orgasme, un orgasme sans éjaculation peut survenir avant comme après un orgasme éjaculatoire, et une série est possible.
L’échantillon est minuscule et ces hommes se sont portés volontaires, ce qui interdit d’en tirer une fréquence. Mais l’affirmation « les hommes ne peuvent pas » ne tient pas. Ce qui existe chez eux, et qui reste solidement documenté, c’est la période réfractaire après éjaculation, pas une impossibilité absolue.
L’hypersensibilité, l’obstacle dont personne ne parle
Voilà le détail concret que je n’avais jamais lu nulle part et qui change complètement la lecture du sujet. Aliisa Humphries et Jan Cioe ont interrogé 174 étudiantes (moyenne d’âge 25 ans) pour le Canadian Journal of Human Sexuality en 2009. Résultat : 96 % rapportaient une hypersensibilité du clitoris après l’orgasme, et une proportion comparable trouvait désagréable toute stimulation clitoridienne poursuivie à ce moment.
Autrement dit, l’obstacle au deuxième orgasme n’est presque jamais un manque de technique ou de volonté. C’est une réaction physiologique, immédiate, qui concerne l’immense majorité des femmes interrogées. Les auteurs proposent d’ailleurs de reconsidérer l’idée reçue selon laquelle la période réfractaire serait une affaire strictement masculine. Cette sensibilité s’explique aussi par la structure du clitoris, un organe bien plus étendu qu’on ne le croit, que je détaille dans mon article sur ce qui se cache derrière le fameux point G.
Ce qui est réellement associé au fait d’en vivre plusieurs
Là où les données convergent, elles ne pointent aucune position ni aucun geste miracle. L’enquête allemande GeSiD, publiée en 2021 par Susanne Cerwenka et son équipe dans The Journal of Sexual Medicine, associe les orgasmes multiples à un nombre plus élevé de pratiques différentes, à une fréquence de rapports plus soutenue, et à la satisfaction relationnelle, aux sentiments amoureux et au sentiment de proximité avec le partenaire.
Le travail finlandais d’Osmo Kontula et Anneli Miettinen, paru en 2016 dans Socioaffective Neuroscience & Psychology et fondé sur plusieurs enquêtes nationales, va dans le même sens sur les déterminants de l’orgasme féminin en général : l’importance personnelle accordée à l’orgasme, l’estime de soi sexuelle et la facilité à en parler avec son partenaire arrivent devant les techniques. Leur conclusion tient en une phrase : les clés relèvent du mental et de la relation.
Ce sont des associations statistiques, pas des recettes. Personne n’a démontré qu’augmenter la fréquence des rapports produit mécaniquement des orgasmes multiples.
Pourquoi le « sans stress » compte plus que le reste
Quand Yoann et moi avons consulté un sexologue, le mot qui est revenu le plus souvent n’était pas technique, c’était attente. Se fixer un objectif chiffré pendant un rapport, c’est se placer en position d’observatrice de sa propre performance, et c’est exactement ce qui coupe la marche.
Je le dis d’autant plus volontiers que la littérature va dans ce sens : la méta-analyse d’Amanda Mallory et de ses collègues, parue en 2019 dans le Journal of Sex Research et portant sur 48 études, retrouve une association positive entre communication sexuelle et orgasme, plus marquée chez les femmes. Parler de ce qu’on aime pèse davantage, statistiquement, que le nombre d’orgasmes visés.
Ce qu’on me demande le plus souvent
Peut-on apprendre à devenir multiorgasmique ?
Rien ne le démontre. Aucune étude sérieuse ne teste une méthode d’entraînement avec un groupe témoin. Ce qui est documenté, ce sont des facteurs associés (variété des pratiques, communication, qualité de la relation), pas un protocole reproductible.
Est-ce le signe d’une sexualité plus épanouie ?
Non. Les enquêtes montrent une association avec la satisfaction relationnelle, pas un rapport de cause à effet, et beaucoup de femmes très satisfaites de leur vie intime n’en vivent jamais. Un orgasme unique et complet n’est pas une version dégradée.
Faut-il en parler à un professionnel ?
Pas pour ça seul. En revanche, si l’absence d’orgasme, la douleur ou une baisse de désir vous pèsent réellement, un sexologue ou un médecin est le bon interlocuteur. C’est le critère de la détresse ressentie qui compte, jamais la comparaison à une moyenne.
Ce que je retiens de ces lectures, c’est presque l’inverse de ce que promet le titre de cet article. Le multiorgasme n’est pas un cap à franchir, c’est une possibilité que certaines rencontrent et d’autres non, sans que cela dise quoi que ce soit de la qualité de leur vie sexuelle. La seule chose qui revienne systématiquement dans les données, c’est la conversation. Elle, elle est à la portée de tout le monde.
Pour prolonger
Si le sujet vous intéresse par le versant pratique plutôt que par les chiffres, j’ai écrit un article plus concret sur la question.
Article entièrement réécrit le 14 août 2026.
Sources : Carol A. Darling, J. Kenneth Davidson Sr. et Donna A. Jennings, « The female sexual response revisited: understanding the multiorgasmic experience in women », Archives of Sexual Behavior, vol. 20 n° 6, 1991 ; Marian Dunn et Jan Trost, « Male multiple orgasms: a descriptive study », Archives of Sexual Behavior, 1989 ; Aliisa K. Humphries et Jan Cioe, « Reconsidering the refractory period: an exploratory study of women’s post-orgasmic experiences », The Canadian Journal of Human Sexuality, vol. 18 n° 3, 2009 ; Susanne Cerwenka, Arne Dekker, Laura Pietras et Peer Briken, « Single and Multiple Orgasm Experience Among Women in Heterosexual Partnerships. Results of the German Health and Sexuality Survey (GeSiD) », The Journal of Sexual Medicine, vol. 18 n° 12, 2021 ; Osmo Kontula et Anneli Miettinen, « Determinants of female sexual orgasms », Socioaffective Neuroscience & Psychology, 2016 ; Amanda B. Mallory, Amelia M. Stanton et Ariel B. Handy, Journal of Sex Research, vol. 56 n° 7, 2019 ; fiche « What are multiple orgasms? How common are they? », International Society for Sexual Medicine.
Cet article donne une information générale et ne remplace pas l’avis d’un médecin ou d’un sexologue.
Sujets que je traiterai à part : la période réfractaire masculine, et l’écart entre orgasme ressenti et orgasme déclaré dans les enquêtes.
