En 1992, quatre Françaises sur dix disaient s’être déjà masturbées. Trente ans plus tard, elles sont sept sur dix. Ce n’est pas le corps qui a changé, c’est ce qu’on s’autorise à déclarer à un enquêteur au téléphone. Cet écart raconte à peu près tout du sujet : une pratique banale, une parole qui met des décennies à rattraper la pratique, et une culpabilité qui traîne chez des gens qui n’ont pourtant rien fait de mal.
En bref
- Enquête CSF-2023 (Inserm et ANRS-MIE, 40 000 personnes interrogées) : 72,9 % des femmes et 92,6 % des hommes de 18 à 69 ans déclarent l’avoir déjà pratiquée.
- Le lien avec la prostate existe dans une grande étude américaine, mais il est observationnel et plus fragile que ce que les titres en font.
- La culpabilité vient de l’éducation reçue, pas de l’acte : l’écart entre 1992 et 2023 le montre mieux qu’un long discours.
- Être en couple ne suspend pas la pratique, et ce n’est pas un désaveu du ou de la partenaire.
- 1 Ce que dit la dernière enquête nationale
- 2 Les trois raisons qui reviennent, et ce qu’on peut honnêtement en dire
- 3 La prostate : ce que l’étude dit vraiment
- 4 D’où vient la culpabilité, si l’acte est banal
- 5 En couple, ce n’est pas un désaveu
- 6 Quand il vaut mieux en parler à quelqu’un
- 7 Les questions qui reviennent le plus
Ce que dit la dernière enquête nationale
Les chiffres les plus solides dont on dispose en France viennent de l’enquête Contexte des sexualités en France, menée en 2023 par l’Inserm et l’ANRS-MIE auprès de 40 000 personnes, et dont les premiers résultats ont été publiés en novembre 2024. Elle reprend les mêmes questions qu’en 1992 et en 2006, ce qui permet de suivre l’évolution sur trois décennies.
| Déclarent s’être déjà masturbé·e (18-69 ans) | 1992 | 2006 | 2023 |
|---|---|---|---|
| Femmes | 42,4 % | 56,5 % | 72,9 % |
| Hommes | 82,8 % | 89,9 % | 92,6 % |
Côté masculin, la courbe bouge à peine : la pratique était déjà admise, et surtout déjà dicible. Côté féminin, elle prend trente points en trente ans. Aucune biologie ne bouge à cette vitesse. Ce qui a bougé, c’est le coût social de le dire.
Les trois raisons qui reviennent, et ce qu’on peut honnêtement en dire
Le plaisir, qui n’a pas besoin de se justifier
C’est le motif principal, et il se suffit à lui-même. Le reste de cette section liste des bénéfices secondaires, pas des raisons de commencer : personne n’a besoin d’un argument santé pour se donner du plaisir.
Se connaître, ce qui change ensuite à deux
C’est l’argument que notre sexologue a mis en avant le plus fermement quand Yoann et moi sommes allés le voir. Savoir ce qui marche sur soi transforme une demande vague (« j’aimerais que ce soit différent ») en information transmissible. Une enquête britannique de The Eve Appeal auprès de 1 000 femmes, en 2016, donnait la mesure du problème : 60 % ne situaient pas la vulve sur un schéma. On ne peut pas guider quelqu’un sur un territoire qu’on n’a jamais visité.
Le sommeil, avec les guillemets qui s’imposent
Lastella et son équipe ont interrogé en ligne 778 adultes pour Frontiers in Public Health en 2019 : environ un participant sur deux estimait mieux dormir après un orgasme obtenu en solo. Le mot important est « estimait ». Aucun sommeil n’a été mesuré dans cette étude, ce sont des perceptions déclarées. C’est une piste, pas une prescription.
La prostate : ce que l’étude dit vraiment
C’est l’argument le plus recopié du web, et le plus déformé. Il vient d’une seule source sérieuse : Rider et coll., European Urology, 2016, un suivi de 31 925 professionnels de santé américains sur plusieurs décennies. Les hommes déclarant au moins 21 éjaculations par mois présentaient un risque de cancer de la prostate inférieur d’environ 20 % à ceux qui en déclaraient 4 à 7.
D’où vient la culpabilité, si l’acte est banal
Elle ne vient pas de ce qu’on fait, elle vient de ce qu’on a entendu avant de le faire. Éducation, discours religieux, remarques d’adultes entendues à douze ans : ces messages continuent de fonctionner longtemps après qu’on a cessé d’y croire intellectuellement. C’est exactement ce que raconte le tableau plus haut. Une génération de femmes n’a pas inventé une pratique en 2023, elle a arrêté d’avoir honte de la mentionner.
Reconnaître l’origine du malaise suffit rarement à le dissoudre d’un coup, mais ça le déplace : le problème n’est plus « qu’est-ce qui ne va pas chez moi », il devient « qui m’a appris ça, et est-ce que je le crois encore ». La différence est énorme dans le vécu.
En couple, ce n’est pas un désaveu
C’est le sujet qui fâche le plus dans mes messages, et c’est souvent un malentendu. Continuer à avoir des moments en solo ne signifie pas que le ou la partenaire ne suffit pas. Ce sont deux registres différents : l’un est un temps pour soi, sans négociation ni synchronisation d’agenda, l’autre est un temps partagé.
Ce qui abîme un couple, ce n’est pas la pratique en elle-même, c’est le secret quand il devient nécessaire, ou la découverte subie. Chez nous, la question est arrivée en séance, et c’est la seule fois où j’ai vu Yoann rougir devant un tiers. Le sexologue a balayé le sujet en deux phrases, et cette banalisation a fait plus de bien que dix articles rassurants.
Quand il vaut mieux en parler à quelqu’un
Il n’existe pas de fréquence pathologique en soi. Ce qui compte, c’est la fonction que la pratique occupe. L’Organisation mondiale de la santé a inscrit dans la CIM-11, entrée en vigueur le 1er janvier 2022, un trouble du comportement sexuel compulsif (code 6C72) : incapacité persistante, sur au moins six mois, à contrôler des impulsions sexuelles répétitives, avec retentissement sur la vie quotidienne, souvent en réponse à un stress ou à un état émotionnel pénible.
Retenir la logique plutôt que le code : ce n’est pas le nombre de fois qui inquiète, c’est le fait que ce soit devenu le seul outil disponible pour aller mieux. Dans ce cas, un sexologue ou un psychologue apporte davantage qu’un article de blog. Ce texte partage une lecture de travaux publiés et une expérience de couple, il ne remplace pas un avis professionnel.
Les questions qui reviennent le plus
Existe-t-il une fréquence normale ?
Non, et aucune enquête n’en établit. Les écarts entre deux personnes du même âge sont plus grands que les écarts entre groupes d’âge. La question utile n’est pas « combien », c’est « est-ce que ça me convient ».
Est-ce que ça peut abîmer les sensations à deux ?
Une habitude très fixe, toujours le même geste, la même pression, le même contexte, peut rendre le passage à un autre rythme moins évident. La réponse n’est pas d’arrêter, c’est de varier. Si la difficulté persiste, un sexologue règle ça bien plus vite qu’une recherche en ligne.
Et si mon ou ma partenaire le prend mal ?
C’est presque toujours une inquiétude sur la valeur qu’on lui accorde, pas sur le geste. Le sujet se traite en parlant du lien, pas de la pratique.
Pour prolonger
Si la question de départ est moins la pratique en solo que le désir qui s’est éteint à deux, j’ai traité ce sujet ailleurs, avec les mêmes précautions de sourcing.
Article entièrement réécrit le 11 août 2026.
Sources : enquête Contexte des sexualités en France 2023, Inserm et ANRS-MIE, premiers résultats publiés le 13 novembre 2024 ; Jennifer R. Rider et coll., « Ejaculation Frequency and Risk of Prostate Cancer: Updated Results with an Additional Decade of Follow-up », European Urology, vol. 70, 2016 ; Michele Lastella et coll., Frontiers in Public Health, 2019 ; The Eve Appeal, enquête 2016 ; Organisation mondiale de la santé, CIM-11, code 6C72, en vigueur depuis le 1er janvier 2022.
Sujets que je traiterai à part : le désir réactif et pourquoi l’envie ne précède pas toujours l’excitation, et ce que les sexologues appellent le script sexuel appris.
